L’étude de l’Université d’Exeter en Angleterre publiée dans Environment International fait beaucoup de bruit depuis sa parution en ligne. Comme on peut lire un peu tout et n’importe quoi sur cette étude, nous allons la décrypter et la commenter sur Surf Prevention.

S’il s’agit bien d’une étude très sérieuse et unique en son genre, prenons garde à ne pas en tirer de conclusions hâtives et à ne pas montrer du doigt un peu trop vite les surfeurs (c’est-à-dire nous…).

Je vous avais parlé dès 2015 de cette étude intitulée Beach Bum Survey qui avait interpellé par son mode opératoire qui consistait à recruter des surfeurs au Royaume-Uni pour réaliser des auto-écouvillonnages rectaux pour analyser leur flore bactérienne intestinale dans le but initial d’évaluer leur exposition à des bactéries multi-résistantes (BMR).

Les résultats de l’étude sont donc tombés et ils révèlent des éléments très intéressants qui ouvrent un vaste champ de recherche avec des conséquences possibles en santé publique.

Que dit l’étude ?

En résumé, elle conclut que les surfeurs réguliers (surfeurs, bodyboardeurs ou bodysurfeurs) seraient statistiquement plus fréquemment porteurs d’un certain type de bactérie résistante à un antibiotique.

Dans le détail, sur les 143 surfeurs éligibles, 13 (soit 9.1%) étaient porteurs de la bactérie E. coli résistante à l’antibiotique céfotaxime (céphalosporine de 3ème génération ou « C3G »). C’est environ 3 fois plus que dans le groupe contrôle (personnes ne se baignant pas ou peu) dont seulement 4 personnes sur 130 (3.1%) étaient porteuses d’une telle bactérie.

4 fois plus de surfeurs que de non-surfeurs étaient porteurs de bactéries E-Coli porteuses d’un gène de résistance mobile type blaCTX-M (9 surfeurs (6.3%) versus 2 non-surfeurs (1.5%)).

Les surfeurs étaient 5 fois plus susceptibles d’être porteurs du coliforme pathogène E. coli O25b-ST131 porteur du gène blaCTX-M.

Pour expliquer ces chiffres, les auteurs font l’hypothèse que les surfeurs sont colonisés plus facilement par le fait qu’ils ingèrent jusqu’à 10 fois plus d’eau de mer que les autres usagers à chaque session.

Que faut-il en penser ?

Vu sous cet angle, les chiffres peuvent alarmer mais nous allons voir qu’en lisant bien la version complète de l’étude, les résultats sont plus nuancés. Il convient d’une part de dédramatiser, tout en prenant en compte les éléments préoccupants révélés par cette étude.

En lisant les exagérations de certains médias (même des sites complotistes ont repris l’info), on pourrait avoir l’impression que les surfeurs sont les nouveaux pestiférés porteurs d’infections bactériennes incurables. Ce n’est heureusement pas le cas !

Premier élément rassurant, si la bactérie recherchée était bien résistante au céfotaxime, il n’a pas été réalisé d’antibiogramme complet sur les autres classes d’antibiotiques. On ne peut donc pas affirmer que les bactéries étudiées sont « multi-résistantes » d’après la définition (résistantes à au moins 3 classes d’antibiotiques).

L’étude a recherché un autre type d’entérobactérie résistant au méropénème (Enterobacter cloacae) et là aucune différence significative n’a été constatée entre les surfeurs et les non-surfeurs (1 personne porteuse dans chaque groupe). Les auteurs passent un peu vite sur cet élément qui étayerait l’hypothèse que les surfeurs ne sont pas plus que les autres des aimants à bactéries résistantes.

Les chercheurs se sont focalisés sur un type de bactérie statistiquement défavorable aux surfeurs sur cette étude mais vu la petite taille de l’échantillon de personnes testées, il faudrait confirmer cela sur des populations plus larges de surfeurs et sur d’autres types de bactéries antibiorésistantes.

Deuxième élément important : l’étude ne dit pas si ces surfeurs ont été malades à cause de cette bactérie, ou s’ils sont simplement des porteurs sains.

On a pu lire dans des articles relatant cette étude que les surfeurs étaient « vulnérables » aux bactéries résistantes. Mais s’ils étaient au contraire plus résistants et immunisés contre ces infections ? Pour le savoir, il faudrait étudier la propension des surfeurs colonisés par ce type de bactéries à faire des infections intestinales ou autres. D’après l’étude Surf Infection que j’avais menée, la gastro-entérite est bien la première infection déclarée par les surfeurs mais les bactéries en cause dans ces infections n’ont pas été étudiées chez les surfeurs.

D’où viennent ces bactéries résistantes aux antibiotiques ?

Les E-Coli proviennent principalement de la pollution fécale d’origine humaine (via les réseaux d’assainissement ou les stations d’épuration qui ne les filtrent pas totalement) ou animale (via le lessivage de terres agricoles par les pluies).

Ces bactéries dites « résistantes » existent avant tout par la conjonction de 2 facteurs d’origine humaine : le mésusage des antibiotiques existants ET le retard pris dans le développement de nouveaux antibiotiques (moins rentables à développer pour l’industrie pharmaceutique par rapport à d’autres classes de médicaments contre des cancers ou les maladies chroniques par exemple).

La notion capitale qu’apporte cette étude est que l’environnement marin côtier peut être un réservoir pour ce type de bactérie résistante (même si la présence de cet E.Coli porteuse du gène de résistance était évaluée à seulement 0,07 % des E.Coli dans les analyses des eaux de baignade).

Et surtout qu’un usager, en l’occurrence le surfeur, peut être un vecteur de ce type de bactérie. Cela ne veut pas dire qu’il est « contagieux » (ne pas confondre portage et infectiosité) mais qu’il peut participer à la persistance de ce type de microbe dans l’environnement.

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Cette étude est une confirmation supplémentaire de l’impériosité d’améliorer encore davantage la qualité des eaux de baignade et de mieux étudier la présence des bactéries pathogènes et/ou antibio-résistantes. L’étude provient du Royaume-Uni mais la situation est sensiblement la même dans les autres pays de même niveau d’assainissement, et encore plus préoccupante dans les pays où l’assainissement est inexistant.

Au niveau individuel, il faut que les surfeurs intègrent qu’ils devraient éviter de surfer en cas de pollution (après de fortes pluies notamment). Les analyses et des outils se développent pour avoir accès au niveau de qualité de l’eau en temps réel. A Biarritz, nous venons de lancer un « mode hiver » pour l’application Biarritz Infoplages qui permettra de connaître la qualité de l’eau toute l’année sur le modèle de l’application Safer Seas Service développée par SAS au Royaume-Uni justement.

Cette étude doit en appeler d’autres pour confirmer ces résultats et en savoir plus. Il serait notamment intéressant d’étudier la qualité globale du microbiote intestinal du surfeur (au lieu de ne rechercher qu’une seule bactérie potentiellement problématique) et de comparer ce microbiote en fonction de la qualité de l’eau. D’après mes recherches, l’eau de mer aurait plutôt tendance à équilibrer le microbiote intestinal grâce à un double effet prébiotique et probiotique. Mais tout dépend de sa provenance (côtière ou eaux profondes) et de sa qualité.

Réactions

Le Dr Will Gaze qui a supervisé cette recherche à l’University of Exeter Medical School a déclaré : « Nous ne cherchons pas à décourager les gens de passer du temps dans la mer, une activité qui présente de nombreux bénéfices en termes d’activité physique, de bien-être et de connexion avec la nature. Il est important que les gens comprennent les risques inhérents et qu’ils prennent en conséquence des décisions éclairées pour leurs habitudes de baignade et d’activités nautiques. Nous espérons maintenant que nos résultats aideront les décideurs, les gestionnaires de plages, et les entreprises de l’eau à prendre des décisions basées sur des preuves pour améliorer encore plus la qualité de l’eau pour le bénéfice de la santé publique. » 

David Smith, responsable scientifique de l’ONG Surfers Against Sewage qui a recruté les participants à cette étude, déclare : « Alors que cette recherche met en lumière une menace émergente pour les surfeurs et bodyboardeurs au Royaume-Uni, cela ne doit pas dissuader les gens de venir sur nos côtes. La qualité de l’eau au Royaume-Uni s’est améliorée grandement ces 30 dernières années et elle est l’une des plus propres d’Europe. Reconnaître les eaux côtières comme une voie vers l’antibiorésistance peut permettre aux décideurs d’effectuer des changements pour protéger les usagers et le grand public contre la menace de la résistance aux antibiotiques. Nous recommandons systématiquement aux pratiquants d’activités nautiques de consulter notre Safer Seas Service avant d’aller à l’eau pour éviter tout incident lié à la pollution et permettre la meilleure expérience possible dans les eaux côtières du Royaume-Uni. »

Financement

L’étude a été financée par le Natural Environment Research council et le European Regional Development Fund.

Source

Anne F.C. Leonard, Lihong Zhang, Andrew J. Balfour, Ruth Garside, Peter M. Hawkey, Aimee K. Murray, Obioha C. Ukoumunne, William H. Gaze. Exposure to and colonisation by antibiotic-resistant E. coli in UK coastal water users: Environmental surveillance, exposure assessment, and epidemiological study (Beach Bum Survey). Environment International. Available online 14 January 2018

Plus d’infos : http://www.exeter.ac.uk/news/research/title_631842_en.html

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A propos de l'auteur :

Médecin, surfeur, blogueur. Éditeur de Surf Prevention. Auteur du livre Surf Thérapie. Adjoint au maire de Biarritz à l'Environnement, Qualité de Vie et Bien-Être.

 
 

1 commentaire

  1. Le Berre dit :

    Si les surfeurs sont porteurs de plus de bactéries résistantes, c’est qu’ils sont soumis à plus de risques. Il semble que l’eau dans laquelle ils pataugent est porteuse de ces bactéries résistantes.
    On peut donc admettre que les eaux des rivières apportent des bactéries résistantes.

    S’il s’agissait d’une pollution humaine, pourquoi les surfeurs seraient plus porteurs que la population totale ?(dont les bactéries sont la cause de la pollution humaine)
    Personnellement, je pencherais plus pour la pollution d’origine animale.
    Je surfe sur un spot où se déverse une rivière. 1,5km en amont, se trouve une ferme usine (13750 cochons soit une production de déjection équivalente à une ville de 35 000 personnes)
    La promiscuité liée au type d’élevage (intensif = 15 bêtes entassées par boxes…) implique l’usage massif et préventif d’antibiotiques.
    Les 60 tonnes de lisier produites tous les jours par cette usine sont en grande partie épandues sur les champs en amont du spot.
    Je crains fortement qu’une telle étude menée sur mon spot mènerait à des résultats similaires voire pire!
    Qu’en pensez-vous?

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