Le tourisme balnéaire est en plein boom : c’est le secteur touristique qui a la plus forte croissance (763 millions de touristes en 2004 et un doublement prévu d’ici 2020 à 1,56 milliard). En parallèle, la population côtière mondiale augmente : aujourd’hui plus de 60 % de la population mondiale vit à moins de 150 kilomètres du rivage (75 % prévu en 2025).

En même temps que la pression anthropique sur les côtes augmente, la consommation de produits solaires explose. Utilisés largement depuis la seconde moitié du 20ème siècle, ils représentent aujourd’hui un énorme business dont les parts de marché ne cessent d’augmenter, notamment dans les pays occidentaux. Le chiffre d’affaires de la protection solaire à l’échelle mondiale représentait environ 7 milliards d’euros en 2014.

Vu l’ampleur de l’utilisation des produits solaires, il est légitime de se poser la question : les crèmes solaires représentent-elles un nouveau risque environnemental associé au tourisme côtier ? Des chercheurs se sont penchés sur la question.

Les filtres UV peuvent atteindre l’environnement marin par 2 voies principales :

  • directement par l’intermédiaire des activités récréatives comme la baignade ou le surf. Il faut une vingtaine de minutes de bain pour perdre 25% de la crème solaire appliquée sur sa peau. Les études ont montré une relation directe entre la fréquentation des plages et les quantités de crème solaire retrouvées dans l’eau de mer. Sans surprise, on retrouve les concentrations dans le sable les plus élevées sur les plages les plus fréquentées.
  • indirectement par les effluents de stations d’épuration qui laissent passer une partie de ces produits qui se retrouvent dans le réseau d’assainissement via nos toilettes (les produits passant à travers la peau peuvent passer dans la circulation et être éliminés dans les urines), nos douches ou nos lessives.

Une fois dans la colonne d’eau, les composants provenant des crèmes solaires peuvent s’accumuler dans différents compartiments environnementaux.

Presque la moitié des filtres chimiques se concentrent dans les tous premiers centimètres de la couche superficielle d’eau de mer. On retrouve aussi des filtres UV dans des échantillons solides comme le sable ou les sédiments. Des analyses en plein Océan Pacifique ont également montré la persistance de petites doses de résidus de filtres UV en pleine mer à distance des côtes.

Sur les 50 composés organiques autorisés comme filtres UV dans les crèmes solaires, seuls 16 d’entre eux ont été étudiés à ce jour dans le milieu naturel. Les connaissances sont encore très parcellaires et les recherches nécessitent des moyens d’analyse fine car diluées dans le milieu aquatique, les concentrations de filtres UV sont comprises entre le picomole et le nanomole/L.

Les filtres UV peuvent être instables en milieu aquatique et subir des transformations en sous-produits indésirables qui compromettent leurs capacités d’absorption et les rendent plus toxiques. Les filtres UV peuvent être dégradés, transformés ou excités sous l’effet des rayons solaires. Des filtres organiques ou minéraux peuvent ainsi engendrer des DRO (dérivés réactifs de l’oxygène : O2−, OH, H2O2, etc.) toxiques pour le phytoplancton.

Le comble ici est que le soleil – contre lequel les crèmes solaires sont censées apporter une protection – va aggraver la toxicité de certains composants.

La photo-excitation par le soleil de filtres minéraux contenant des nanoparticules de dioxyde de titane (TiO2) ou d’oxyde de zinc (ZnO) produit des quantités significatives de peroxyde d’hydrogène (H2O2) qui entraîne de hauts niveaux de stress sur le phytoplancton et altère l’ADN, les lipides ou les protéines d’organismes marins.

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Certains filtres UV sont non seulement toxiques pour le corail, mais une toxicité a également été observée sur le phytoplancton ou des microalgues.

Les filtres solaires peuvent aussi s’accumuler dans la chaîne alimentaire et ont été retrouvés dans les tissus de divers organismes marins comme les moules, les crustacés, les oursins, les anguilles, les poissons, les mammifères ou les oiseaux marins. Du fait de leur lipophilie, ces composants tendent à s’accumuler dans le muscle et les tissus graisseux des animaux marins.

En plus de leur toxicité potentielle, des effets hormonaux perturbateurs endocriniens de certains filtres UV sur des organismes marins sont possibles.

Autre effet collatéral inattendu : les crèmes solaires peuvent constituer une source importante de nutriments (nitrates, nitrites, phosphates, silicates et ammonium) dissous dans l’eau de mer qui peuvent stimuler la croissance d’algues.

Sachant cela, que peut-on faire pour limiter l’impact des crèmes solaires sur l’environnement marin ?

–> Au niveau individuel :

  • Premièrement, la toxicité potentielle de certains composants de crèmes solaires ne doit pas vous faire renoncer à la protection solaire, bien au contraire.
  • La crème solaire devrait être considérée comme la dernière ligne de protection solaire après : la limitation du temps d’exposition, la protection vestimentaire (top de protection solaire, combinaison, chapeau, lunettes…) et la recherche d’espaces ombragés. La crème solaire reste nécessaire pour couvrir les parties découvertes en cas d’exposition prolongée au soleil.
  • Pour le choix de la crème solaire (et plus généralement des cosmétiques), faites comme la surfeuse Justine Dupont : devenez une surfeuse (ou un surfeur) water-responsable en ne choisissant que des cosmétiques éco-certifiés. Vous pouvez vous orienter vers des crèmes solaires bio à base de produits naturels aux propriétés de photoprotection reconnues. C’est le cas par exemple avec des extraits d’algues rouges du Pays Basque aux propriétés antioxydantes utilisés dans les crèmes solaires des Laboratoires de Biarritz.

Lire aussi : – Une crème solaire peut être bio et efficace.

Certaines marques favorisent des formulations excluant des composants suspectés d’être toxiques pour le corail et proposent des crèmes coral-friendly. Et comme ce qui peut nuire au corail peut aussi nuire au phytoplancton, ce type de produits n’est pas exclusivement réservé aux zones coralliennes.

On entend souvent que les écrans minéraux sont moins nocifs que les filtres chimiques. Ceci est vrai à condition qu’ils ne contiennent pas de nanoparticules dont nous avons vu les effets toxiques potentiels et sur lesquelles persistent des zones d’ombre sur l’impact environnemental et sanitaire.

Pour limiter l’impact sur le milieu marin, il existe quelques astuces. Vous pouvez par exemple faire un plouf dès l’arrivée à la plage et ne vous appliquer la crème solaire qu’en sortant de l’eau, à condition que le bain n’excède pas la dizaine de minutes (plus ou moins selon votre phototype). Certaines crèmes sont plus waterproof (résistantes à l’eau) que d’autres et tiennent mieux.

–> Au niveau collectif :

  • Pour les industriels, développer les labels avec des pictogrammes et des avertissements indiquant les ingrédients pouvant nuire au milieu marin, et les produits eco-friendly respectant l’environnement marin.
  • Pour le législateur, prendre des mesures réglementaires pour limiter l’impact des crèmes solaires, soit en interdisant certains composants toxiques comme Hawaii l’envisage, soit en bannissant l’usage de crèmes solaires chimiques dans certaines zones protégées.
  • Mettre en place des campagnes de sensibilisation comme celle que Surf Prevention avait mise en oeuvre en association avec La Ligue contre le Cancer (campagne Surfez Couverts !) ou encore des actions de prévention solaire comme celle menée par la Ville de Biarritz depuis 2014 grâce à la participation active des jeunes en Service Civique citoyenneté et environnement qui délivrent des messages de prévention aux plagistes pendant tout l’été.

  • Développer la recherche : encore relativement peu d’études ont été réalisées sur le sujet des filtres solaires  : les premières analyses remontent à 2002 avec la recherche de filtres UV organiques en piscine et en eau de mer. En 2015, on recensait une cinquantaine d’articles publiés dans des revues à comité de lecture (les chercheurs espagnols, suisses et allemands étaient les plus actifs dans ce domaine). Vu l’enjeu environnemental, il est primordial que l’impact des produits solaires sur les milieux aquatiques soit mieux évalué.

Références :

D. Sánchez-Quiles, A. Tovar-Sánchez / Are sunscreens a new environmental risk associated with coastal tourism ? Environment International 83 (october 2015) 158–170

David Sánchez-Quiles and Antonio Tovar-Sánchez. Sunscreens as a Source of Hydrogen Peroxide Production in Coastal Waters. Environ. Sci. Technol., 2014, 48 (16), pp 9037–9042

Anders Goksøyr et al. Balsa Raft Crossing the Pacific Finds Low Contaminant Levels. Article in Environmental Science and Technology 43(13):4783-90 · August 2009.

Morgane Bachelot et al. Organic UV filter concentrations in marine mussels from French coastal regions. Science of The Total Environment 420:273-9

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A propos de l'auteur :

Médecin, surfeur, auteur du livre Surf Thérapie. Adjoint au maire de Biarritz à l'Environnement, Qualité de Vie et Bien-Être.

 

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2 Commentaires

  1. Tikehau dit :

    Excellent blog ! Il est vrai que les crèmes solaires nuisent à l’environnement. C’est pour cela que la gamme ALPHANOVA SUN au dioxyde de titane (non nano) a été lancée.

  2. cluster maritime de La Réunion dit :

    Excellent

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